Une posture qui interroge. Car à bien des égards, Charles Blé Goudé donne l’impression d’un médecin après la mort, prompt à dénoncer les maux actuels du pays, mais peu enclin à assumer le lourd passif politique de ses anciens compagnons de route.
Lors de sa conférence, le président du COJEP a insisté sur plusieurs priorités, tout en fustigeant la gestion du président Alassane Ouattara. Sur l’éducation, il a soutenu que «l’accès des enfants à des écoles primaires et secondaires publiques plus proches d’eux doit être garanti dans le cadre d’une véritable autonomie des collectivités décentralisées », rappelant que, selon ses chiffres, entre 2022 et 2023, 65 % des élèves parcouraient plus de cinq kilomètres pour accéder à une école. Sur la jeunesse, Charles Blé Goudé promet des opportunités concrètes : formations, emplois et organisation d’un Forum annuel de l’emploi, destiné à favoriser le rapprochement entre recruteurs, chercheurs d’emploi et institutions de formation. L’ancien ministre s’est également attaqué au fonctionnement de l’administration publique. Pour lui, « l’administration publique se doit d’agir pour le bien de tous et non pour un clan, ni pour un profit privé, selon les lois, règlements et procédures administratives. Elle doit fonctionner en toute neutralité et assurer la continuité du service public, quels que soient les changements politiques qui peuvent survenir. Malgré les réformes engagées, la bureaucratie, la corruption et les inégalités territoriales restent des obstacles majeurs. Notre administration fait face à des défis importants : le laxisme, le manque de formation continue des fonctionnaires et la lenteur des procédures», a-t-il martelé.
Mais ces prises de position soulèvent une série de questions. Blé Goudé est-il déconnecté des réalités actuelles du pays ? Refuse-t-il de reconnaître les avancées enregistrées sous le président Ouattara ? Ou cherche-t-il à faire oublier la gestion calamiteuse de ses anciens alliés politiques ? Lors du déclenchement de la crise armée de septembre 2002, les dirigeants du Front populaire ivoirien (FPI) avaient invoqué une agression extérieure visant à piller les ressources nationales. Un discours nationaliste qui, au fil du temps, s’est fissuré. Des rapports des Nations unies ont mis en lumière une toute autre réalité : pendant que les populations vivaient les affres de la guerre, de hauts responsables du régime se seraient enrichis grâce à des commissions colossales liées aux achats d’armes. Des dizaines de milliards de francs CFA auraient ainsi circulé dans des transactions opaques. La guerre, présentée comme une lutte de libération, aurait surtout été un commerce lucratif pour certains dignitaires, faisant naître de nouveaux riches sur le dos de la nation.
Parmi les scandales emblématiques de la Refondation figure l’affaire de l’usine de Fulton, aux États-Unis. Annoncée en grande pompe comme une usine de transformation de cacao acquise par l’État ivoirien, elle s’est révélée… introuvable. Coût estimé : 100 milliards de francs CFA. Pire, selon des études de bailleurs de fonds, 242 millions de francs CFA étaient débloqués chaque mois pour rémunérer des travailleurs d’une usine inexistante. Les fonds auraient été tout simplement détournés.
Les 100 milliards de Trafigura et autres dérives
Autre dossier retentissant : les 100 milliards de francs CFA versés par la société Trafigura pour indemniser les victimes du scandale des déchets toxiques. Dans les faits, les populations sinistrées n’auraient reçu que des sommes dérisoires. Les projets annoncés- hôpitaux, centres de santé, équipements médicaux-ne verront jamais le jour. La filière café-cacao n’a pas été épargnée. Des centaines de milliards de francs CFA auraient été détournés, selon les propres aveux des autorités de l’époque. La guerre, souvent invoquée comme justification, peine à convaincre et semble davantage servir de paravent à des détournements massifs. Le 1er mars 2004, un conseil d’administration convoqué en urgence et en pleine nuit valide l’acquisition de la NYCCC, en l’absence du commissaire du gouvernement. Louis Okaingny Okaingny est nommé président du conseil d’administration et Jean-Claude Amon directeur général. Deux ans plus tard, l’entreprise est toujours à l’arrêt. Les fonds censés la relancer sont transférés vers des comptes personnels à la Wachovia Bank. Bilan : près de 100 milliards de francs CFA envolés, et une perte personnelle estimée à près de 6 milliards de francs CFA pour Hosman Banet. Sous le régime de Laurent Gbagbo, les scandales n’épargnaient pas non plus la fonction publique. Les concours administratifs étaient gangrenés par la fraude. Le concours d’entrée à l’École de police, sous la tutelle de Désiré Tagro, en est une illustration frappante : 124 admis mis en cause pour faux diplômes, dans un climat de violence où la machette remplaçait parfois le stylo. Au regard de ce passif, Charles Blé Goudé gagnerait sans doute à assumer l’héritage politique de ses anciens alliés avant de se poser en donneur de leçons. À force de dénoncer le présent sans reconnaître les errements du passé, le leader du COJEP donne l’image d’un acteur politique en décalage avec la mémoire collective des Ivoiriens.
G.K.




































































