La politique a ceci de particulier qu’elle confronte souvent les hommes à leurs propres paroles. Les déclarations d’hier deviennent les instruments d’évaluation de la crédibilité d’aujourd’hui. À ce jeu de la mémoire collective, Vincent Toh Bi Irié se retrouve désormais face à un miroir dont l’image contraste fortement avec le personnage qu’il incarnait lorsqu’il occupait les fonctions de préfet d’Abidjan.
Var…En 2019, l’ancien administrateur se présentait comme un défenseur rigoureux de l’autorité de l’État et du respect de la loi. Face aux occupations anarchiques de terrains réservés à l’extension de l’aéroport Félix Houphouët-Boigny et au projet d’Aérocité, son discours était sans détour. « Construisez seulement, l’État va casser », lançait-il à l’endroit de ceux qui défiaient les prescriptions administratives. Dans cette sortie devenue célèbre, Vincent Toh Bi rappelait que l’État ne saurait transiger avec l’intérêt général, même lorsque les conséquences sociales des décisions prises pouvaient être douloureuses. Il appelait au civisme, à la responsabilité individuelle et collective, dénonçait les ruses destinées à contourner la loi et soulignait que toute violation consciente des règles finirait tôt ou tard par être sanctionnée. Malgré l’émotion suscitée par les déguerpissements et la détresse de certaines familles concernées, il estimait que bâtir un État moderne exigeait parfois de mettre de côté les sentiments pour préserver les intérêts stratégiques de la Nation.Cette posture traduisait alors une vision claire de l’action publique.
L’État disposait de la légitimité nécessaire pour prendre des décisions difficiles lorsque celles-ci répondaient à des impératifs d’aménagement du territoire, de développement économique ou d’intérêt national. Les autorités devaient agir, même au risque d’être impopulaires. Le calcul politique semblait secondaire face aux exigences de la gouvernance et à la préservation des réserves foncières destinées aux générations futures.En 2026, quelques années plus tard, en sept petites longues années l’eau a coulé sous le pont du candidat recalé à l’élection présientielle d’octobre 2025. Comme le disait bien le philosophe Héraclite d’Ephèse, « on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve ». Le fleuve de Vincent Toh Bi n’est plus le même. Aujourd’hui, il tient un discours sensiblement différent. Désormais engagé dans l’arène politique et affichant ouvertement des ambitions nationales, il défend l’idée qu’une commission électorale réellement indépendante et un environnement institutionnel plus équilibré constitueraient les meilleures garanties pour protéger les populations contre certaines décisions des gouvernants. Selon lui, des élus et des responsables publics réfléchiraient davantage aux conséquences de leurs actes s’ils savaient qu’ils pourraient être sanctionnés dans les urnes en raison du mécontentement populaire. Son argument repose sur le principe selon lequel le pouvoir doit demeurer sous le contrôle permanent des citoyens et que la peur de perdre une élection constitue un puissant mécanisme de régulation démocratique. C’est vraiment l’hôpital qui se moque de la charité ! Or donc, le même disait ceci en 2019 : « Construisez seulement, l’Etat va casser » ou « Pour bâtir cet état, certaines émotions sont interdites »Cette nouvelle lecture de l’exercice du pouvoir soulève cependant une interrogation fondamentale.
Que serait devenue la position du préfet Vincent Toh Bi de 2019 si elle avait été appliquée selon les critères du candidat Vincent Toh Bi d’aujourd’hui ?
Les déguerpissements de Port-Bouët auraient-ils dû être suspendus parce qu’ils risquaient de susciter la colère des populations concernées ? Le projet d’extension de l’aéroport aurait-il dû être retardé au motif que son impact social pouvait avoir des répercussions électorales ? Les réserves foncières stratégiques auraient-elles dû céder devant la pression populaire immédiate ?
La contradiction apparaît d’autant plus frappante que l’ancien préfet expliquait lui-même que certaines décisions ne pouvaient être guidées par l’émotion ou les intérêts du moment. Il estimait alors que l’autorité publique devait parfois agir contre les résistances pour préserver l’avenir collectif. Aujourd’hui, son discours laisse entendre qu’un responsable politique devrait constamment intégrer le risque électoral dans son processus de décision. Entre ces deux approches se dessine une ligne de fracture qui interroge sur la cohérence de la pensée politique de l’ancien préfet.En réalité, cette évolution semble illustrer la différence entre l’homme d’administration et l’homme politique.
Lorsqu’il représentait l’État, Vincent Toh Bi parlait au nom de l’ordre public, de la légalité et de l’intérêt général tels qu’ils étaient définis par les institutions. Désormais engagé dans la conquête de l’opinion, il s’adresse aux frustrations, aux attentes et aux inquiétudes des citoyens. Le changement de posture est compréhensible. Il est même fréquent dans la trajectoire de nombreux acteurs publics qui quittent les fonctions administratives pour embrasser la carrière politique. Mais ce passage devient plus délicat lorsque les positions nouvelles donnent le sentiment de contredire les certitudes d’hier.Car au fond, la question n’est pas celle du droit de Vincent Toh Bi à évoluer dans sa réflexion ou à changer d’orientation. Elle concerne plutôt la cohérence du récit qu’il propose aux Ivoiriens.
Les citoyens sont en droit de savoir lequel des deux hommes correspond au véritable Vincent Toh Bi : celui qui affirmait que l’État devait imposer la loi sans faiblesse lorsque l’intérêt national l’exigeait, ou celui qui soutient désormais que les gouvernants devraient avant tout craindre le jugement des électeurs avant de prendre certaines décisions. Entre ces deux visions, il existe davantage qu’une nuance ; il existe une différence de philosophie politique.
L’exercice du pouvoir exige parfois de prendre des mesures impopulaires pour préparer l’avenir. C’est précisément ce que défendait le préfet d’Abidjan en 2019. Aujourd’hui, le candidat de la gauche déclaré, semble privilégier une logique où la pression populaire devient un facteur déterminant dans la conduite des affaires publiques. Cette mutation nourrit naturellement le débat sur sa crédibilité et sur la constance de ses convictions.
Car en politique, les ambitions présidentielles ne se mesurent pas seulement à la force des critiques adressées au système en place. Elles se mesurent aussi à la capacité de demeurer fidèle aux principes que l’on a soi-même défendus lorsque l’on exerçait l’autorité. C’est sur ce terrain que Vincent Toh Bi sera, sans doute, le plus attendu dans les mois à venir. Les Ivoiriens, même s’ils oublient, la var, elle, est là pour leur rappeler tout.
Alexis Ouattara







































































