La question de l’organisme chargé des élections n’est pas une affaire réservée aux juristes, aux partis ou aux techniciens de l’administration. Elle concerne chaque citoyen ivoirien, parce qu’elle touche à une chose simple et sacrée : la certitude que la voix déposée dans l’urne sera respectée. Lorsque cette certitude disparaît, l’élection cesse d’être un rendez-vous démocratique ; elle devient une source de peur, de soupçon et parfois de fracture nationale.
Dans un pays qui a connu des crises liées au fait électoral, l’organe chargé des élections ne peut plus être pensé comme une simple structure de gestion administrative. Il doit être conçu comme une institution de confiance nationale. Sa mission ne consiste pas seulement à organiser un scrutin, distribuer du matériel électoral, former des agents ou proclamer des résultats. Sa mission profonde est de rassurer le pays avant, pendant et après le vote.
Comprendre le problème : l’arbitre doit rassurer tous les joueurs
Dans toute compétition, la confiance commence par l’arbitre. Si un camp pense que l’arbitre appartient à l’autre camp, il contestera le match avant même qu’il ne commence. Si le public pense que les règles changent selon les intérêts du moment, il ne croira plus au résultat. C’est exactement ce qui arrive dans une démocratie lorsque l’organe électoral est perçu comme déséquilibré, dépendant ou insuffisamment transparent.
Le problème ivoirien n’est donc pas seulement de savoir qui gagne ou qui perd une élection. Le problème est de savoir si le gagnant peut être reconnu sans humiliation et si le perdant peut accepter sa défaite sans se sentir volé. Une République mûre ne se mesure pas seulement à la proclamation du vainqueur. Elle se mesure à la capacité du vaincu à dire : j’ai perdu, mais la compétition a été juste.
Voilà pourquoi la réforme de l’organisme électoral doit être expliquée au peuple avec des mots simples. Elle ne doit pas être enfermée dans les couloirs des états-majors. Elle doit devenir une pédagogie nationale. Le citoyen doit comprendre qui organise l’élection, qui contrôle le fichier, qui reçoit les procès-verbaux, qui publie les résultats, qui tranche les contestations et comment chaque étape peut être vérifiée.
La solution : une Autorité nationale indépendante de gestion électorale
Je propose la création d’une Autorité nationale indépendante de gestion électorale. Cette autorité ne devrait pas être une simple continuité administrative de l’ancienne CEI. Elle devrait être pensée comme une institution nouvelle dans son esprit, sa composition, son fonctionnement et sa relation avec les citoyens.
Son rôle serait d’organiser, de superviser et de garantir le processus électoral. Elle devrait être indépendante du gouvernement dans ses décisions, mais capable de travailler avec l’administration pour les aspects techniques, logistiques et territoriaux. L’administration ne doit pas disparaître du processus ; elle doit servir le processus sans le contrôler. Cette distinction est fondamentale.
Une élection moderne a besoin de compétences administratives, de moyens matériels, d’agents formés et d’une présence sur tout le territoire. Mais elle a aussi besoin d’un arbitre crédible, équilibré et respecté. L’État doit donc apporter les moyens. L’autorité indépendante doit garantir la confiance.
La règle des trois tiers : une architecture simple et lisible
Pour que cette autorité inspire confiance, je propose qu’elle repose sur la règle des trois tiers : un tiers pour la majorité présidentielle, un tiers pour l’opposition politique, un tiers pour la société civile et les institutions neutres.
Le premier tiers permet à la majorité de participer au processus sans pouvoir le contrôler seule. Le deuxième tiers permet à l’opposition de surveiller pleinement le processus sans être marginalisée. Le troisième tiers donne à la société civile une place réelle, non décorative, dans la protection de la voix citoyenne.
Ce troisième tiers devrait inclure des personnalités issues des organisations religieuses, de la chefferie traditionnelle, du barreau, du monde universitaire, des organisations de défense des droits humains, des associations de femmes et de jeunes, ainsi que des personnalités reconnues pour leur probité. La société civile ne doit pas être une présence symbolique. Elle doit être un pilier de confiance.
Cette architecture a un avantage majeur : elle est compréhensible par tous. Dans un pays où la défiance naît souvent de l’opacité, la simplicité est une force. Le citoyen doit pouvoir dire : aucun camp ne possède seul l’arbitre ; toutes les forces essentielles de la Nation sont présentes autour de la même table.
Les garanties indispensables
Un bon mécanisme électoral ne repose pas seulement sur la composition de l’institution. Il repose aussi sur des garanties précises. La première garantie est la transparence du fichier électoral. Le fichier doit être audité, sécurisé, nettoyé et expliqué. Le citoyen doit pouvoir vérifier son inscription. Les partis doivent pouvoir exercer un contrôle responsable. Les contestations doivent être traitées dans des délais clairs.
La deuxième garantie est la publication des résultats bureau de vote par bureau de vote. Cette mesure est essentielle. Elle permet de réduire les rumeurs, de limiter les manipulations supposées ou réelles, et de donner à chaque citoyen la possibilité de suivre la chaîne du résultat depuis son bureau de vote jusqu’à la proclamation nationale.
La troisième garantie est la majorité qualifiée pour les décisions importantes. Une simple majorité mécanique peut recréer la domination d’un bloc sur l’autre. La majorité qualifiée oblige au dialogue, au compromis et à la recherche d’un équilibre. Mais cette recherche du consensus ne doit pas conduire à la paralysie. Des procédures de déblocage doivent être prévues pour que l’institution puisse fonctionner.
La quatrième garantie est le choix d’un président indépendant, respecté et consensuel. Le président de l’autorité électorale ne devrait pas être choisi directement par le gouvernement. Il devrait être une personnalité capable de rassurer les principales forces politiques et sociales. Son rôle ne serait pas de servir un camp, mais de protéger la vérité des urnes.
La cinquième garantie est le contrôle judiciaire. L’autorité électorale organise et supervise, mais le juge électoral doit garantir la légalité, examiner les recours, trancher les contestations et protéger les droits des candidats comme ceux des électeurs. Sans juge impartial, accessible et respecté, la confiance électorale reste incomplète.
Un cas d’école pour l’Afrique démocratique
Si la Côte d’Ivoire réussit cette réforme, elle peut devenir un cas d’école. Non parce qu’elle aurait inventé une formule parfaite, mais parce qu’elle aurait montré qu’un pays marqué par les crises peut transformer son expérience douloureuse en sagesse institutionnelle.
Le cas d’école ivoirien pourrait reposer sur cinq principes simples : un arbitre équilibré, un fichier accepté, des résultats vérifiables, un contentieux crédible et une pédagogie citoyenne permanente. Ces cinq principes peuvent inspirer d’autres démocraties africaines confrontées aux mêmes tensions entre pouvoir, opposition, administration et société civile.
La force d’un cas d’école n’est pas d’être théorique. Elle est d’être applicable. La Côte d’Ivoire peut montrer qu’il est possible de réformer sans humilier, d’équilibrer sans bloquer, de contrôler sans paralyser, de gagner sans écraser et de perdre sans se sentir trahi.
Ce chapitre n’est donc pas seulement une proposition institutionnelle. Il est une invitation à changer la culture électorale du pays. L’élection ne doit plus être vécue comme une guerre de survie. Elle doit devenir un exercice régulier de souveraineté populaire, un moment où la Nation se consulte elle-même sans se déchirer.
Un organisme électoral crédible n’est pas celui qui proclame simplement des résultats. C’est celui qui permet au pouvoir, à l’opposition, à la société civile et au citoyen ordinaire de croire au même processus, de reconnaître le même arbitre et d’accepter le même verdict.
Pour la Côte d’Ivoire, pour la paix, pour la démocratie et pour les générations qui viennent, offrons à notre pays un organisme électoral à la hauteur de son destin. Si nous réussissons cette réforme, nous n’aurons pas seulement préparé une élection. Nous aurons posé une pierre durable dans la construction d’une République de confiance.
Yaya Fofana
President du MFA





































































