Dans cet entretien, le Dr Kossonou Henri Luc, enseignant-chercheur et musicologue analyse l’impact des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle sur la musique. Il évoque les opportunités, les risques et les enjeux pour la musique ivoirienne.
Quel regard portez-vous, en tant que musicologue, sur la place des nouvelles technologies dans l’évolution de la musique aujourd’hui ?
Je considère que les nouvelles technologies ne sont plus de simples outils périphériques à la musique. Elles sont devenues un véritable environnement de création, de production, de diffusion, de conservation et de réception musicale. Historiquement, chaque grande mutation technologique a transformé les pratiques musicales.
Quel impact l’intelligence artificielle a-t-elle aujourd’hui sur la création musicale ?
L’IA introduit une rupture importante parce qu’elle intervient désormais dans plusieurs étapes de la chaîne de création, notamment la composition, la génération d’idées musicales, l’arrangement, l’orchestration, la synthèse vocale, le traitement du son, le mixage et le mastering. Elle peut servir de partenaire créatif. Un compositeur peut lui demander des propositions harmoniques, des progressions d’accords, des textures sonores ou des variations rythmiques, puis sélectionner, modifier ou rejeter ces propositions. Mais il faut distinguer génération et création.
L’IA représente-t-elle une opportunité ou une menace pour les artistes ?
Je dirais les deux, selon la manière dont elle est utilisée et régulée. C’est une opportunité parce qu’elle permet d’explorer rapidement de nombreuses idées musicales, de réduire certains coûts de production, d’assister les compositeurs et arrangeurs, de faciliter l’apprentissage musical, de restaurer ou valoriser certains patrimoines sonores et de permettre à de jeunes artistes d’accéder à des outils autrefois très coûteux. Mais elle peut aussi constituer une menace. Le premier danger est la standardisation esthétique. Si les artistes utilisent tous les mêmes modèles algorithmiques, les mêmes banques sonores et les mêmes logiques de génération, nous risquons d’obtenir une uniformisation des productions. Le deuxième danger concerne la substitution économique. Certaines tâches autrefois confiées à des compositeurs, arrangeurs, instrumentistes, choristes, ingénieurs du son ou graphistes peuvent progressivement être automatisées. Le troisième danger est juridique. Qui possède les droits sur une œuvre générée par une IA ? Et surtout, sur quelles œuvres les modèles ont-ils été entraînés ?
Que pensez-vous de l’utilisation de l’IA par le chorégraphe Georges Momboye dans sa récente fresque artistique pour la fête de l’Indépendance ?
Je serais plutôt favorable à cette démarche, à condition de considérer l’IA comme un dispositif au service d’une vision artistique et non comme un substitut à celle-ci. L’intérêt d’une démarche comme celle de Georges Momboye réside dans la possibilité de mettre en dialogue tradition, création contemporaine, technologie et spectacle vivant. La question pertinente n’est donc pas de savoir si l’IA a été utilisée, mais plutôt quelle fonction artistique elle remplit dans l’œuvre.
Georges Momboye affirme que l’IA est un outil d’harmonisation musicale qui ne remplace pas la créativité humaine. Partagez-vous cette vision ?
Oui, avec une nuance importante. Je partage cette conception si nous entendons par là que l’IA intervient comme un outil d’assistance dans le processus de création. Mais je serais prudent avec l’expression « outil d’harmonisation ». L’IA peut proposer des harmonisations, analyser des structures, suggérer des accords, des renversements, des modulations ou des accompagnements.
Quels risques l’utilisation de l’IA peut-elle présenter pour l’identité et l’originalité des œuvres musicales en Côte d’Ivoire ?
Le risque majeur serait de voir la technologie produire une occidentalisation ou une globalisation automatique des esthétiques locales. La musique ivoirienne possède une extraordinaire diversité en rythmes, langues, timbres, systèmes mélodiques, pratiques vocales, instruments, formes de danse et traditions performatives. Si les artistes utilisent des modèles principalement entraînés sur des corpus internationaux et demandent à l’IA de « produire une musique africaine » ou « une musique ivoirienne », l’algorithme peut fabriquer une représentation générique de l’Afrique qui ne correspond à aucune réalité culturelle précise.
Comment protéger les droits d’auteur des artistes face aux créations générées ou assistées par l’IA ?
Il faut distinguer trois situations. Premièrement, l’œuvre créée entièrement par un humain avec l’aide technique de l’IA. Lorsque l’artiste conserve une véritable intervention créative dans la composition, la sélection, l’arrangement ou l’interprétation, cette contribution doit être clairement documentée. Deuxièmement, l’œuvre fortement générée par une IA. La question de la protection juridique devient beaucoup plus complexe lorsque l’intervention créative humaine est faible. Troisièmement, l’utilisation par l’IA d’œuvres préexistantes. C’est probablement l’un des enjeux les plus importants, car les créateurs doivent pouvoir savoir si leurs œuvres, leurs voix ou leurs enregistrements sont utilisés pour entraîner des systèmes d’IA et dans quelles conditions.
L’IA pourrait-elle contribuer à faire évoluer les pratiques musicales en Côte d’Ivoire ?
Absolument. Je pense même qu’il existe ici un potentiel considérable. L’IA pourrait intervenir dans l’éducation musicale, l’analyse des œuvres, la transcription musicale, la restauration des archives sonores, la numérisation du patrimoine, l’indexation des fonds musicaux, la recherche musicologique, l’arrangement, l’orchestration, l’apprentissage instrumental et la composition assistée.
Quels conseils donneriez-vous aux artistes qui souhaitent utiliser l’IA dans leur processus de création ?
Je leur donnerais essentiellement huit recommandations. Ne pas déléguer leur identité artistique à l’IA, utiliser l’IA comme un assistant et non comme un substitut, apprendre les fondamentaux musicaux, protéger leur patrimoine créatif, documenter leur processus de création, travailler à partir de références culturelles précises, développer leur esprit critique et faire de la technologie un moyen d’affirmation culturelle. L’objectif ne devrait pas être de produire une musique ivoirienne qui ressemble à toutes les autres musiques du monde. Il devrait être de produire une musique ivoirienne capable de dialoguer avec le monde sans perdre sa singularité. Le véritable enjeu pour la Côte d’Ivoire n’est donc pas de choisir entre tradition et technologie. Il est de construire une modernité musicale enracinée, dans laquelle les technologies numériques et l’intelligence artificielle deviennent des instruments de création, de transmission et de valorisation du patrimoine.
Joël Soro







































































