Un texte récemment publié par Moussa Touré, communicant de Guillaume Soro, affirme à juste titre que le 19 septembre 2002 « n’est pas tombé du ciel ». Il rappelle l’ivoirité, les discriminations subies par des populations du Nord, les violences électorales, le charnier de Yopougon et les crimes documentés avant la rébellion. Cette partie de l’histoire ne doit être ni niée ni minimisée. J’ai moi-même combattu politiquement l’exclusion d’Alassane Ouattara et les injustices commises contre des Ivoiriens dont le nom, l’origine supposée ou la religion suffisaient à susciter le soupçon. Mais reconnaître les causes d’une crise ne signifie pas absoudre ceux qui ont choisi les armes. Une explication historique n’est pas une justification morale, encore moins un certificat d’innocence délivré aux dirigeants de la rébellion. Guillaume Soro n’est pas un simple témoin qui commenterait aujourd’hui les événements depuis l’extérieur. Il fut le secrétaire général des Forces nouvelles et l’un des principaux dirigeants politiques de la rébellion. Il fut ensuite Premier ministre sous Laurent Gbagbo, maintenu à la Primature après l’accession d’Alassane Ouattara au pouvoir, puis élu président de l’Assemblée nationale. Il a donc exercé des responsabilités décisives dans l’État qu’il avait combattu. Cette trajectoire lui donne le droit de témoigner, mais elle lui impose aussi un devoir particulier de vérité sur ses propres choix, sur les actes commis par son camp et sur les zones d’ombre de son parcours. Présenter les combattants uniquement comme des « résistants » contraints de prendre les armes revient à faire disparaître les civils tués, les exactions, les pillages, les déplacements de populations et les responsabilités internes de la rébellion. La mémoire des victimes ne peut pas être divisée en victimes dignes d’être racontées et victimes que l’on préfère oublier. Guillaume Soro quitte la Primature en mars 2012. Mais il n’est pas alors écarté de toutes les institutions : le 12 mars 2012, il est élu président de l’Assemblée nationale. Il occupera cette fonction jusqu’au 8 février 2019. Les mutineries de janvier et mai 2017 surviennent donc alors qu’il préside toujours l’Assemblée nationale, près de cinq ans après son départ de la Primature. Il est historiquement inexact de les présenter comme la réaction immédiate d’un homme brutalement chassé du pouvoir exécutif. Le 11 mai 2017, une délégation représentant les 8 400 anciens combattants intégrés à l’armée demande pardon au chef de l’État et annonce renoncer à ses revendications financières. Dès le lendemain, pourtant, une nouvelle mutinerie éclate à Bouaké et s’étend à plusieurs villes. Dans la nuit du 11 au 12 mai 2017, une importante cache d’armes est découverte à Bouaké dans une villa occupée par Souleymane Kamagaté, dit Soul To Soul, alors directeur du protocole de Guillaume Soro et l’un de ses proches collaborateurs. Selon les informations communiquées par le parquet, il s’agissait de plusieurs tonnes d’armes et de munitions. Soul To Soul fut poursuivi et incarcéré dans cette affaire. Cette découverte ne permet pas, à elle seule, d’affirmer que Guillaume Soro aurait personnellement ordonné la mutinerie. Une telle responsabilité doit être établie par des preuves et par la justice. Mais l’ampleur de l’arsenal, le lieu de sa découverte et la proximité de son détenteur avec le président de l’Assemblée nationale soulèvent des interrogations politiques légitimes. Elles ne peuvent être balayées au nom d’un récit exclusivement victimaire.
Le rapprochement avec Henri Konan Bédié et mes propres interrogations
À mesure qu’il prenait ses distances avec le RHDP, Guillaume Soro se rapprochait de l’ancien président Henri Konan Bédié. Ce rapprochement devient particulièrement visible en 2018, notamment lors de sa visite à Daoukro en décembre, puis après sa démission de la présidence de l’Assemblée nationale en février 2019. Je parle ici aussi comme témoin. Militant du Rdr puis du Rhdp depuis de longues années, j’ai eu le privilège d’assister, après mon retour de Paris, à une réunion extraordinaire du parti à laquelle Guillaume Soro participa. À cette période, il venait de moins en moins aux réunions du Rhdp et privilégiait manifestement sa relation avec Henri Konan Bédié. J’ai enregistré cette réunion. Les déclarations qu’il y a tenues ne m’ont pas paru sincères. J’ai publié une analyse accompagnée de cet enregistrement. Certains responsables du parti n’ont pas apprécié ma démarche et j’ai reçu une mise en garde. Avec le recul, je considère néanmoins que mes interrogations étaient légitimes. Une autre question mérite d’être posée. Lorsque les attaques du 19 septembre 2002 commencent, Guillaume Soro n’est pas présenté comme le chef militaire ayant conçu et déclenché l’opération. Ibrahim Coulibaly, dit IB, a expliqué avoir fait appel à lui en raison de son passé de responsable syndical étudiant et de sa capacité à donner une expression politique au mouvement. Guillaume Soro en est ensuite devenu la principale figure politique et le porte-parole le plus visible. Cette évolution doit être racontée précisément. Elle permet de distinguer l’organisation militaire initiale, ses commanditaires, ses exécutants et la direction politique qui s’est constituée autour d’elle. Une véritable conférence historique sur le 19 septembre ne peut donc pas se limiter à célébrer une « résistance ». Elle doit entendre les militaires, les responsables politiques, les victimes du Nord comme celles de l’Ouest et du Sud, les anciens chefs de zone, les familles des disparus et tous ceux qui furent confrontés aux exactions des différents camps. Guillaume Soro vit aujourd’hui en exil. Son retour en Côte d’Ivoire a été interrompu en décembre 2019 dans le contexte d’une procédure pour tentative d’insurrection. En juin 2021, il a été condamné par contumace à la prison à perpétuité pour atteinte à la sûreté de l’État. Lui-même et ses partisans contestent cette décision et la présentent comme politique. Il est légitime de rappeler cette contestation. Mais il est tout aussi légitime de rappeler que son exil ne résulte pas simplement d’un désaccord d’opinion ou d’une querelle personnelle. Il s’inscrit dans un contentieux judiciaire et politique précis, lié à des accusations graves qui ont fait l’objet d’une décision de justice. Un homme qui a été chef politique d’une rébellion, Premier ministre et président de l’Assemblée nationale ne peut se présenter comme une victime entièrement extérieure au système. Il a contribué à façonner ce système, en a exercé les pouvoirs et doit accepter que son propre parcours soit soumis au même examen critique que celui de ses adversaires. Oui, le 19 septembre 2002 n’est pas tombé du ciel. Les fautes commises sous Henri Konan Bédié, Robert Guéï et Laurent Gbagbo doivent être regardées avec courage. L’ivoirité, la suspicion identitaire et les violences d’État ont profondément blessé la nation. Mais la rébellion n’est pas davantage tombée hors de l’histoire. Elle eut des chefs, des soutiens, des stratégies, des intérêts et des victimes. Refuser de l’examiner avec la même rigueur, c’est remplacer une mémoire sélective par une autre. Guillaume Soro a proposé qu’un colloque annuel soit consacré au 19 septembre. Pourquoi pas ? Mais ce colloque ne pourra contribuer à la réconciliation que s’il ne devient ni un tribunal à sens unique ni un instrument de réhabilitation personnelle.
Par Diomandé Adama (Président de l’ADDL)
NB : Le titre et le surtitre sont de la rédaction








































































