À 5 h 30, alors que le village dort encore, Kouadio Amenan Sandrine est déjà debout. Sur la tête, un seau et dans son dos, son bébé. Devant elle, une longue piste bordée de broussailles et de plantations d’hévéa. Comme plusieurs femmes d’Ahouni-Yaokro, elle prend le chemin du marigot, la seule source accessible à la communauté. Ses pas s’enfoncent dans la terre humide. Autour d’elle, d’autres femmes avancent dans le silence du petit matin. « Il faut entre 40 minutes à 50 minutes de marche pour atteindre le point d’eau », raconte-t-elle. Un trajet quotidien, qui peut s’allonger lorsqu’on a un enfant sur le dos et un seau à transporter.
Au bout de la piste, le marigot apparaît. L’eau est trouble. Elle stagne par endroits. L’accès à cette source de vie n’est pas sans risque. Pour remplir les récipients, les femmes doivent descendre une pente glissante, au milieu d’une végétation dense. Puis recommencer, le chemin inverse, le seau chargé d’eau sur la tête. Un parcours très pénible et épuisant pour ces jeunes filles et mères de famille. « Nous sommes exposées aux morsures de serpent, aux blessures et nous tombons même parfois avec l’eau sur la tête », explique Kouassi Akissi Rebecca, encore bouleversée par l’attaque d’un serpent dont sa voisine a été victime.
La corvée ne s’arrête pourtant pas de retour du village. Une fois que l’eau est rapportée, les tâches domestiques et les travaux champêtres attendent.
Pour Amenan Clarisse, mère de deux enfants, cette organisation bouleverse toute sa journée : « On ne finit pas vite les travaux de la maison, alors que les activités agricoles attendent au champ. Cette situation nous épuise et affecte notre santé», confie-t-elle.
L’Education scolaire est aussi impactée …
Des conséquences qui se font également ressentir sur la scolarité des écoliers. À l’EPP Ahouni-yaokro, l’école du village présente un autre visage de la précarité. Ici, 110 élèves, du CP1 au CM2, apprennent dans des conditions particulièrement difficiles. Pas de point d’eau potable. Pas de véritable bâtiment scolaire. Les salles de classe sont constituées de murs en terre battue, sans portes, ni fenêtres. Une clôture d’environ un mètre de hauteur surmontée d’un toit en bâche noire sert de salle de classe. « Depuis la création de l’école, en 2016, les enfants évoluent dans ces conditions », indique Brou Koffi Olivier, président des jeunes leaders d’Ahouni Yaokro.
«Quand la chaleur s’installe, poursuit-il, élèves et enseignants doivent composer avec l’étouffement et la poussière. Lorsque le ciel s’assombrit et que la pluie menace, les cours sont interrompus. Les enseignants libèrent les enfants pour éviter qu’ils ne restent sous ces installations précaires. » Le président des jeunes déplore l’absence de confort et de sécurité pour les élèves. De plus, à en croire M. Brou Olivier, les heures de cours sont perturbées parce que « certains enfants arrivent en retard parce qu’ils doivent attendre que leurs mères reviennent de la corvée d’eau avant de pouvoir se laver. D’autres ont déjà manqué des cours en raison de problèmes de santé liés à l’eau. Le marigot sert même de source d’approvisionnement à l’école. «Les enseignants sont obligés de s’y rendre à moto pour chercher de l’eau destinée à leur usage. C’est cette même eau que les élèves consomment pendant la récréation», dévoile-t-il.
Dans le village, les conséquences sanitaires inquiètent également. Selon lui, la diarrhée figure parmi les maladies les plus fréquentes. Elle touche particulièrement les enfants. Il est toutefois difficile de mesurer précisément l’ampleur du phénomène.
Ahouni-Yaokro ne dispose pas de centre de santé. Pour les soins, les habitants doivent se rendre à Tuih, situé à plus de 20 kilomètres du village. Cette distance complique le suivi des maladies liées à l’eau et prive la localité de données sanitaires précises.
Face à cette situation, la communauté assure avoir entamé plusieurs démarches. La dernière demande date de juillet 2025. Elle a été rédigée par le premier responsable des jeunes d’Ahouni-Yaokro, signée par le chef du village puis déposée au conseil régional. « Jusque-là, on n’a pas eu de suite favorable », regrette-t-il.
Face à l’urgence, « certains chefs de famille ont tenté de creuser des puits », souligne Yao N’Guessan André, le chef du village. Mais ces tentatives de dernier espoir ont été vaines. Dès que deux ou trois femmes viennent y puiser successivement, l’eau s’épuise rapidement. Selon le chef du village, le problème d’eau dure depuis des décennies. «Ahouni-Yaokro est confronté à cette difficulté depuis sa création, dans les années 1960. Autrefois, la population s’approvisionnait à la rivière du village. Malgré les sollicitations répétées auprès des autorités, aucune solution durable n’a encore été apportée », relate-t-il, la voix nouée.
Une situation qui plonge plus de 1000 habitants dans des conditions de vie difficiles et précaires.
Ange Sarah






































































