Le journaliste, past président de l’Unjci Traoré Moussa est de retour sur la scène littéraire avec son quatrième ouvrage. « Houphouët-Boigny, face méconnue ». A la veille de la dédicace prévue le 25 avril 2026 à la Maison de la presse à Abidjan, l’infoexpress décrypte, dans cet entretien, avec lui, les contours de son nouveau chef d’œuvre qui offre un regard plus humain sur une figure majeure de l’histoire de la Côte d’Ivoire.
Vous en êtes à votre quatrième ouvrage. Après « Rôles et responsabilités des intellectuels dans la crise ivoirienne », « Abdoulaye Coulibaly, le parcours exceptionnel du pilote d’Houphouët-Boigny » et « L’enfant de Samo », vous publiez « Houphouët-Boigny, la face méconnue ». Qu’est-ce qui a motivé le choix de cette figure politique pour votre nouvel ouvrage ?
J’ai choisi d’écrire sur Houphouët-Boigny parce qu’en établissant un parallèle avec d’autres grandes figures mondiales, j’ai constaté le faible nombre d’ouvrages qui lui sont consacrés. Si on le compare, par exemple, au général de Gaulle, près de 800 livres ont été écrits à son sujet, et la réflexion se poursuit encore aujourd’hui.
En Côte d’Ivoire, en revanche, en dehors des travaux de Frédéric Grah Mel et de quelques disciples d’Houphouët-Boigny, les initiatives biographiques restent rares. C’est ce constat qui m’a conduit à me lancer dans cette entreprise.
Quels sont les principaux thèmes que vous développez dans ce livre ?
Il s’agit d’un ouvrage de témoignage. J’y ai réparti les récits en différents chapitres : ceux relatifs à l’intimité familiale, à la vie de la nation, à ses relations avec les journalistes, les artistes et les sportifs, ainsi qu’à ses rapports avec le monde extérieur et diplomatique. Ces différentes histoires ont été organisées par thématiques, chacune faisant l’objet d’un chapitre. Ainsi se présente l’architecture de l’œuvre.

Votre ouvrage accorde une place importante aux anecdotes. Pour quelles raisons avez-vous opté pour ce style ?
J’ai opté pour ce style, que je juge plus simple, plus accessible et agréable à lire. Vous le savez, plusieurs ouvrages ont déjà été consacrés à Houphouët-Boigny. Je recherchais donc un angle nouveau, susceptible de révéler la véritable personnalité du président.
Il m’a semblé que les anecdotes, ainsi que sa manière de résoudre les problèmes du quotidien, permettaient de mieux cerner l’homme. Comment réagissait-il lorsqu’il était en colère ? Lorsqu’il était très heureux ? Face à un voleur ? Ou encore devant un couple en conflit ? Autant d’aspects souvent méconnus.
Ici, il ne s’agit ni de l’ONU ni de la CEDEAO. Il ne s’agit pas davantage de relater des légendes, mais de donner la parole à ceux qui ont vécu les faits. Tel était l’objectif de cet ouvrage.
Disposez-vous de garanties quant à la véracité des témoignages recueillis ?
J’ai consacré près d’une décennie à la collecte des faits. Nombre d’informations recueillies n’ont pas été publiées, faute d’avoir pu être confirmées par des sources fiables.
J’ai travaillé avec une secrétaire ayant exercé au palais présidentiel, avec des membres de la famille, ainsi qu’avec de très proches collaborateurs du président. J’ai également collaboré avec son majordome et plusieurs autres témoins.
Ainsi, certains faits ont pu être vérifiés. Quant aux informations qui n’ont pu l’être, elles ont tout simplement été écartées.
Dix années de travail, c’est considérable. Quelles difficultés majeures avez-vous rencontrées lors de l’élaboration de cet ouvrage ?
Les difficultés sont de tous ordres. Mais la principale tient au fait que nombreux sont ceux qui n’ont pas accepté de s’exprimer. Dans son entourage, en effet, beaucoup ne souhaitent pas que l’on sache qu’ils étaient proches de Houphouët-Boigny.
Cela dit, ceux qui ont consenti à collaborer sont, sans conteste, des personnes de grande qualité. Je pense que le matériau recueilli, bien que limité, demeure tout à fait satisfaisant.
Vous voyez, l’ouvrage compte près de 250 pages. Et 250 pages, cela signifie qu’un nombre important de personnes ont accepté de témoigner.
Combien de témoignages avez-vous pu recueillir au total ?
Il y a une centaine de témoignages, mais des témoignages poignants.
À l’attention de la jeune génération qui n’a pas connu Houphouët-Boigny, quelles leçons essentielles souhaitez-vous transmettre à travers ce livre ?
Je souhaite que les lecteurs retiennent avant tout l’humilité. Car Houphouët-Boigny, en dépit de sa stature et de la grandeur de l’homme qu’il était, faisait preuve d’une profonde humilité. Il inculquait d’ailleurs cette valeur à ses proches. C’est pourquoi, lorsque vous voyez quelqu’un se réclamer de Houphouët-Boigny en public, il convient de rester prudent. Les véritables membres de sa famille, ceux qui lui sont liés par le sang, ne cherchent pas à revendiquer cette appartenance. C’est là une différence notable entre ses descendants et ceux qui s’en réclament.
Par ailleurs, le président Houphouët-Boigny prônait la saine émulation et condamnait fermement la tricherie. Comme vous pouvez le constater dans l’ouvrage, il sanctionnait les voleurs et tous ceux pris en flagrant délit. Ce sont là quelques traits marquants de sa personnalité.
Il prodiguait également de nombreux conseils, notamment en ce qui concerne les relations avec les femmes : comment se comporter, quelle attitude adopter. Ces enseignements, qu’il dispensait à ses proches, ont été soigneusement répertoriés dans l’ouvrage.
En quoi votre ouvrage se distingue-t-il des autres publications consacrées à Houphouet Boigny
La différence entre mon ouvrage et les autres tient au fait que nous n’avons pas consacré de développements à la dimension politique ou aux affaires politiciennes. Nous avons délibérément choisi de nous concentrer sur les faits de société et les réalités de la vie quotidienne.
Il ne s’agissait pas d’épiloguer sur de grandes théories ou sur des combats politiques, mais de rester au plus près du concret. Notre démarche a consisté à mettre en lumière des faits vécus, directement rapportés par ceux qui en ont été les acteurs, plutôt que de relayer des récits de seconde main.
C’est là toute la singularité de l’ouvrage : privilégier l’expérience vécue aux discours rapportés. Il faut, par ailleurs, souligner qu’écrire sur Houphouët-Boigny n’est pas chose aisée. Disparu depuis 1993, il impose un important travail de recherche et de vérification. C’est à cet exercice que nous nous sommes rigoureusement attelés.
Après ce livre envisagez-vous de poursuivre avec d’autres ouvrages ou une éventuelle Tome 2?
À la suite de la parution de cet ouvrage, les langues ont commencé à se délier. De nombreuses personnes manifestent désormais le désir de témoigner, et nous procédons à l’enregistrement de leurs récits.
Le cas échéant, un second tome pourrait voir le jour, à condition de disposer d’un corpus d’au moins une centaine d’histoires. Pour l’heure, nous privilégions l’écoute et la collecte, d’autant que ceux qui refusaient hier de s’exprimer se montrent aujourd’hui plus enclins à le faire.
Il ne s’agit pas, pour autant, de consacrer indéfiniment du temps à la rédaction. Nous nous attachons à répertorier et à conserver ces témoignages. Mais, pour le moment, l’essentiel est d’assimiler et de valoriser le travail déjà publié.
Existe-t-il un passage de ce livre qui vous tient particulièrement à cœur ?
Je me considère comme un père de famille : un père aime tous ses enfants de la même manière. J’éprouve donc le même attachement pour l’ensemble des chapitres et des paragraphes de cet ouvrage.
Pour ma part, j’ai accompli mon travail d’auteur ; il appartient désormais à chaque lecteur d’y trouver ce qui lui correspond.
À l’approche du Salon international du livre d’Abidjan, votre ouvrage y sera-t-il présenté ?
Oui, ce livre sera présenté au SILA. Mais auparavant, le 25, nous procéderons à une séance de dédicace à la Maison de la Presse. Nous tenterons d’y associer quelques membres de la famille de Houphouët-Boigny, si ceux-ci acceptent, bien entendu, car la démarche n’est pas évidente.
Le ministre de la Communication, qui a rédigé la préface de l’ouvrage, nous fait l’honneur de sa présence à cette cérémonie. Nous lui exprimons, à cet effet, notre profonde gratitude pour ce geste d’estime.
Quels conseils donneriez-vous à ceux qui souhaiteraient écrire sur Houphouët-Boigny ?
Si vous souhaitez écrire sur Houphouët-Boigny, la première démarche consiste à lire attentivement ceux qui ont déjà travaillé sur lui. Sans cette étape, vous risquez de reproduire des analyses déjà connues. Or, l’homme est décédé depuis plusieurs décennies.
Il est donc essentiel de commencer par consulter les auteurs qui lui ont été consacrés, tels que Grah Mel, Kei Boguinard, Brice Brou, ou encore Camille Alliali, entre autres.
Ce n’est qu’après ce travail de lecture et d’appropriation que l’on peut identifier les zones encore peu explorées ou les aspects insuffisamment traités. L’écriture sur Houphouët-Boigny exige, en effet, un important travail de recherche et de recul.
Il ne faut surtout pas se précipiter, au risque d’être induit en erreur ou de s’appuyer sur des récits peu fiables. La rigueur et la patience sont indispensables pour éviter les interprétations hâtives ou les sources douteuses.
Après vos recherches et vos échanges, quelle perception personnelle retenez-vous de Houphouët-Boigny?
Après avoir interrogé l’ensemble de mes interlocuteurs, je suis arrivé à la conclusion que Houphouët-Boigny était un homme comme les autres, ni ange ni démon.
Au terme de plusieurs années d’écoute et de recoupements, il apparaît surtout comme un homme profondément sage, qui a transmis de nombreuses leçons à son entourage. Ceux qui ont su en tirer profit et appliquer ses enseignements ont, pour la plupart, connu des parcours remarquables et inspirent aujourd’hui le respect.
À l’inverse, ceux qui sont restés en marge de ses conseils, privilégiant parfois l’ostentation ou la légèreté, ont connu des trajectoires moins favorables.
Entretien réalisé par Fulbert Yao






































































