La scène politique ivoirienne a récemment été marquée par l’annonce d’une nouvelle orientation doctrinale portée par l’ex-Premier Ministre, M. Soro Kigbafori Guillaume: la « Mériquité ».
Présentée par son auteur comme une synthèse novatrice capable d’orienter une Côte d’Ivoire à la croisée des chemins, cette formule entend réconcilier le mérite individuel et l’équité sociale.
Cependant, au-delà du retentissement médiatique et du vernis conceptuel, une analyse- suscinte mais sans complaisance- s’impose : que recouvre réellement cette doctrine et quelles en sont les affinités idéologiques et les limites philosophiques et opérationnelles face aux réalités socio-politiques de notre nation ?
I. Les Principes cardinaux
• Alliance du mérite et de la dette sociale : La doctrine pose que la collectivité doit encourager l’excellence et l’effort individuel sans en confisquer le fruit, tout en exigeant en retour que chacun reconnaisse sa dette envers la société (accès aux services publics, sécurité, éducation).
• Troisième voie politique : Elle se veut un humanisme refusant les grilles de lecture traditionnelles du XXᵉ siècle (capitalisme libéral, marxisme, social-démocratie) afin d’ancrer la réflexion dans un modèle africain autonome.
• Piliers fondamentaux : Le concept s’articule autour de la valorisation de l’effort personnel, du respect de la dette sociale, de la solidarité collective et de la préservation de la dignité humaine.
Les limites de la Mériquité découlent d’un conflit théorique entre mérite et équité et d’un défi de mesure impartiale dans sa mise en œuvre publique.
II. Les limites philosophiques
• Tension fondamentale entre deux valeurs : La méritocratie récompense l’inégalité des résultats selon l’effort, tandis que l’équité exige la redistribution. Vouloir les fusionner risque de créer un compromis instable où l’un des deux principes finit par effacer l’autre.
• Légitimation des inégalités : Valoriser le mérite individuel tend à masquer les privilèges de naissance ou d’environnement. Cela risque d’imputer la précarité à un manque d’effort personnel plutôt qu’à des failles structurelles.
• Ambigüité de la dette sociale : Définir de manière rigide ce qu’un citoyen « doit » à la collectivité ouvre la porte à des dérives autoritaires ou à un contrôle étatique excessif des libertés individuelles.
III. Les limites opérationnelles
• Incapacité à mesurer le mérite : Aucun critère administratif ne peut quantifier l’effort individuel de manière parfaitement neutre sans favoriser indirectement ceux qui disposent déjà d’un capital social ou éducatif supérieur.
• Risque de dérive bureaucratique : Gérer un système devant évaluer le mérite individuel tout en redistribuant selon l’équité nécessite un appareil d’État très lourd, vulnérable au clientélisme et à la corruption.
• Arbitrage fiscal complexe : Financer les mécanismes de solidarité sans décourager l’initiative privée ou étouffer les créateurs de richesse par des taxes excessives constitue un dilemme économique permanent.
IV. MÉRIQUITÉ (Soro/GPS) Vs THÉORIE DE LA JUSTICE (John Rawls)
La Mériquité et la théorie de la justice de John Rawls visent toutes deux à réconcilier liberté individuelle et justice sociale, mais elles diffèrent fondamentalement sur la légitimité accordée au mérite individuel. Là où Rawls se méfie de la méritocratie, la Mériquité en fait un moteur central.
1. Convergences : Corriger les inégalités de départ
• Refus du libertarisme : Les deux visions rejettent le capitalisme dérégulé en affirmant que le marché ne peut régler seul la justice sociale. La collectivité doit garantir un socle de solidarité.
• Égalité des chances : Rawls et la Mériquité s’accordent sur la nécessité de garantir l’accès égal à l’éducation, aux soins et aux institutions pour compenser les handicaps initiaux.
2. Divergences :
2.1. Le statut du mérite et du talent
• John Rawls (Le soupçon méritocratique) : Pour Rawls, les talents naturels et le milieu social de naissance relèvent d’une « loterie naturelle » moralement arbitraire. Personne ne « mérite » ses capacités innées. Les inégalités ne sont légitimes que si elles bénéficient directement aux plus défavorisés (principe de différence).
• La Mériquité (L’effort comme valeur morale) : La Mériquité réhabilite l’effort et l’excellence individuelle. Elle ne cherche pas à neutraliser le mérite, mais à le récompenser tout en exigeant du gagnant qu’il rembourse une « dette sociale » envers la collectivité.
2.2. Méthode et fondements
• L’impartialité abstraite chez Rawls : Rawls élabore ses principes depuis une position théorique universelle (le voile d’ignorance), où les individus choisissent les règles de la société sans connaître leur propre position future.
• L’ancrage communautaire de la Mériquité : La Mériquité se conçoit comme une doctrine politique appliquée, cherchant une troisième voie adaptée aux réalités africaines en liant la réussite individuelle aux obligations envers la communauté.
Rawls cherche à neutraliser les effets du mérite pour protéger les plus vulnérables, tandis que Soro (la Mériquité) tente de récompenser le mérite tout en le canalisant au service de la solidarité collective.
V. RÉSUMÉ : La promesse de la Mériquité, un habillage sémantique séduisant à juger au pied du mûr
L’intention affichée par la Mériquité s’inscrit dans une quête classique de positionnement idéologique.
En cherchant à dépasser les clivages traditionnels entre le libéralisme axé sur le mérite du capital et le socialisme axé sur la redistribution, le concept prétend offrir une « troisième voie » africaine. L’argument central repose sur l’idée que l’individu doit être récompensé à la mesure de ses efforts, tout en conservant une dette morale envers la collectivité qui l’a formé et protégé.
Cette construction sémantique cherche à répondre à une aspiration légitime des citoyens : la justice sociale combinée à la reconnaissance de l’initiative personnelle. Toutefois, juxtaposer deux notions nobles comme le mérite et l’équité ne suffit pas à créer une doctrine politique cohérente. Le risque du syncrétisme est d’offrir une formule séduisante en surface, mais profondément contradictoire dès lors qu’il s’agit d’en traduire les principes dans la gestion des affaires publiques.
La prudence politique recommande, toutefois, d’attendre une mise en œuvre pratique de la « Mériquité » pour, en définitive, en juger la portée.
Kehi Edouard DJOUHA
Analyste politique







































































