Le mardi 15 septembre 2026, le Sénateur Kehi Edouard DJOUHA a publié une réflexion critique sur la « Mériquité », la doctrine politique récemment portée par l’ancien Premier ministre Guillaume Kigbafori SORO. Deux jours plus tard, ce dernier a apporté ses éléments de réponse aux interrogations soulevées.
Retrouvez ci-dessous la réaction (‘accusé de réception) du Sénateur DJOUHA à l’attention de M. SORO.
Yamoussoukro, 18 septembre 2026
Monsieur le Premier Ministre, Guillaume Kigbafori SORO,
C’est avec une attention particulière et un réel plaisir intellectuel que j’ai pris connaissance de votre réponse détaillée et rigoureuse à mon analyse consacrée à la Mériquité.
Je tiens d’emblée à saluer la hauteur de vue, la courtoisie et la sérénité républicaine qui caractérisent votre démarche. Dans un paysage politique trop souvent enclin à l’invective, au dogmatisme ou au rejet systématique de la contradiction, votre initiative d’accepter le débat doctrinal et d’y répondre pied à pied, textes à l’appui, honore la vie intellectuelle et démocratique de notre Nation.
Votre réplique apporte des éclaircissements majeurs en s’appuyant sur la Charte, la Note doctrinale et les Statuts de Générations et Peuples Solidaires (GPS). Dont acte. Il convient d’acter que, sur le plan formel et dans l’intention textuelle, la Mériquité se défend d’être une méritocratie classique et refuse de subordonner les droits fondamentaux ou la dignité humaine à la moindre condition d’effort.
Toutefois, l’exercice de la critique politique ne se limite pas à acter la cohérence interne des textes fondateurs ; il consiste aussi à interroger la confrontation entre la rigueur des concepts et la complexité des réalités institutionnelles et humaines. C’est dans cet esprit constructif que je souhaite prolonger notre dialogue autour de quatre axes majeurs.
1. Du « droit à ce que l’effort ne soit pas volé » à l’épreuve de l’impartialité administrative
Vous définissez le mérite non pas comme un classement hiérarchique des individus ni comme un titre à l’enrichissement illimité, mais comme le « droit à ce que l’effort ne soit pas volé ». Cette formule est séduisante et répond à une injustice criante dans nos sociétés : la confiscation de l’effort par le favoritisme, le clientélisme ou la corruption.
Cependant, la difficulté décalée du champ théorique vers le champ opérationnel subsiste. Comment l’administration publique appréciera-t-elle, avec impartialité, les « obstacles effectivement surmontés » ou les « conditions de départ » pour évaluer l’accomplissement réel d’un citoyen ? N’y a-t-il pas un risque qu’en voulant contextualiser le mérite pour compenser les inégalités initiales, l’État n’introduise une part de subjectivité arbitraire dans ses arbitrages (concours, marchés publics, promotions) ? La frontière reste mince entre la prise en compte équitable des trajectoires individuelles et la réintroduction involontaire de biais bureaucratiques.
2. La dialectique de la dette sociale : réciprocité morale ou contrainte d’État ?
Vous précisez avec force que la dette sociale n’est ni un impôt, ni une créance chiffrable, ni un instrument d’asservissement, mais l’expression d’une réciprocité morale entre l’individu et la communauté. Dont acte. La distinction entre la sphère inconditionnelle (soins, éducation, dignité) et la sphère contextuelle (attribution des responsabilités selon le mérite) est clairement posée dans votre doctrine.
Néanmoins, l’inquiétude libérale face au concept de « dette » envers la collectivité réside dans sa matérialisation politique. Si la dette sociale oblige moralement le citoyen qui a réussi à « rembourser » la communauté, quelle forme légale cette obligation prendra-t-elle sans passer par le levier fiscal ou réglementaire ? Si elle ne repose que sur la conscience individuelle, elle risque de demeurer un vœu pieux ; si elle s’incarne dans des contraintes légales, elle retrouve le spectre de la pression étatique sur les libertés individuelles et les créateurs de richesse. Le dosage entre liberté d’entreprendre et obligation de restitution reste un défi permanent pour tout gouvernant.
3. La confrontation philosophique avec John Rawls : l’effort face à la « loterie naturelle »
Je vous remercie d’avoir apporté ces précisions bibliographiques et conceptuelles sur l’œuvre de John Rawls et les débats qui l’ont entourée (notamment avec H.L.A. Hart, R. Nozick ou M. Sandel). Cela témoigne d’un enracinement théorique réel de votre réflexion.
La divergence persiste néanmoins sur un point nodal : pour Rawls, l’effort individuel lui-même est largement conditionné par des facteurs sociaux, familiaux et psychologiques dont l’individu n’est pas responsable. C’est pourquoi Rawls se méfie de la réhabilitation morale du mérite. En faisant de l’effort une valeur cardinale tout en reconnaissant l’inégalité des points de départ, la Mériquité tente un mariage ambitieux entre le volontarisme individuel et la justice redistributive. Cette « troisième voie » offre une perspective stimulante pour l’Afrique, mais elle devra prouver qu’elle ne finit pas, malgré elle, par réinventer les travers du mérite individualiste en voulant simplement le canaliser.
4. Des garanties statutaires internes à la gouvernance de la Nation
Il faut saluer les mécanismes de contrôle interne, de transparence financière et de liberté de contradiction que vous avez inscrits dans les Statuts et le Règlement intérieur de GPS (rôle de la Conférence Nationale, indépendance du Conseil des Garants et du Commissariat aux Comptes, droit de révocation). Ces dispositions démontrent une volonté d’auto-limitation du pouvoir qui mérite d’être soulignée.
Cependant, vous le reconnaissez vous-même : la gouvernance d’un mouvement politique ne saurait préjuger intégralement de l’exercice du pouvoir d’État. Les tentations du clientélisme, les urgences budgétaires et les pressions sociopolitiques à l’échelle d’une Nation soumettent toute doctrine à un crash-test autrement plus exigeant que l’application de statuts partisans. Les citoyens ivoiriens à qui vous proposez la Mériquité ne sont pas tous membres de GPS ; ils ne sont pas partisans des textes de votre mouvement/association politique. Ils ne sont régis que par la Constitution de la République de Côte d’Ivoire.
Monsieur le Premier Ministre,
Votre réponse confirme que la Mériquité ne saurait être réduite à une simple formule d’affichage. Elle constitue une tentative structurée d’élaborer une pensée politique ancrée et renouvelée.
En précisant ce que votre doctrine ne dit pas — qu’elle ne culpabilise pas les précaires, qu’elle ne marchandise pas la dignité et qu’elle ne caporalise pas le citoyen —, vous contribuez utilement à lever plusieurs ambiguïtés.
Il n’en demeure pas moins que l’épreuve des faits reste le seul juge de paix. C’est dans la traduction de ces principes en politiques budgétaires, en réformes éducatives et législatives, en mécanismes de régulation économique et en garanties démocratiques que la Mériquité démontrera si elle est une alternative opérationnelle durable ou un syncrétisme théorique difficilement praticable.
Je réaffirme toute ma disponibilité à poursuivre ce dialogue exigeant et constructif, convaincu que c’est du choc des idées et du respect mutuel entre acteurs politiques et institutionnels que naîtra la maturité démocratique dont la Côte d’Ivoire a tant besoin.
Veuillez agréer, Monsieur le Premier Ministre, Ex-Président de l’Assemblée Nationale de CÔTE D’IVOIRE, l’expression de ma haute considération républicaine.
DJOUHA Kéhi Édouard
Sénateur de la République de Côte d’Ivoire
Président de la Commission de la Sécurité et de la Défense
Analyste Politique.







































































